Dans le BTP à Lagos, "l'argent compte plus que la vie"

2021-11-26 01:55:47 By : Ms. Angela Zhang

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Publié le : 11/05/2021 - 14:34 Modifié le : 11/05/2021 - 14:33

Lagos (AFP) - Tel un funambule, un jeune ouvrier marche pas à pas sur un simple échafaudage en bambou, à des dizaines de mètres du sol, sur le chantier de construction d'un centre commercial de luxe à Lagos, la capitale économique du Nigeria.

Pieds nus, une longue tige de fer sur les épaules, il surplombe le vide, sans corde ni filet de protection pour le retenir. La peur se lit sur son visage. A cette hauteur, on trébuche et la chute est fatale.

Dans presque toutes les rues des quartiers huppés de Lagos, mégalopole bouillonnante de 20 millions d'habitants où l'extrême pauvreté côtoie la plus grande richesse, des ouvriers à peine sortis de l'adolescence travaillent jour et nuit dans des conditions de sécurité déplorables pour faire sortir de terre des immeubles de luxe.

Des chantiers similaires à celui du gratte-ciel de 21 étages qui s'est effondré lundi tuant au moins 36 personnes, dont de nombreux ouvriers.

Les opérations de secours sont toujours en cours et le nombre de morts pourrait augmenter car le nombre de personnes présentes au moment de l'effondrement n'est pas connu.

Une enquête a été ouverte pour déterminer les causes de l'effondrement, mais les autorités ont déclaré que "des erreurs ont été commises à tous les niveaux" et le directeur de l'agence de réglementation du bâtiment a été suspendu.

Les spéculations vont bon train dans la presse locale, mais les acteurs du secteur affirment, tous sous couvert d'anonymat, que plusieurs étages ont été ajoutés - probablement avec la complicité d'officiels voyous - au bâtiment prévu, dont la structure ne pouvait en accueillir qu'une quinzaine.

"C'est certain que ce drame aurait pu être évité, il y a toujours des signes en amont qu'un immeuble va s'effondrer, comme des fissures sur des poteaux", a déclaré à l'AFP le chef d'une entreprise de construction. à Lagos.

"La plupart des constructeurs à Lagos ne respectent pas les normes (...) et pour faire de plus en plus de profit, ils n'hésitent pas à rogner sur la qualité", accuse l'entrepreneur. Il assure que son entreprise est l'une des rares à respecter les règles du jeu, et est donc deux fois plus chère.

Mardi, au lendemain du drame, deux autres immeubles se sont à nouveau effondrés à Lagos, sans faire de victimes.

"Dans la plupart des cas, les entreprises trichent pour gagner plus d'argent et mettent la vie des personnes en danger, celles de leurs travailleurs ou de ceux qui vivront dans ces immeubles", explique le gérant d'une agence immobilière à Lagos.

Depuis 2005, au moins 152 bâtiments se sont effondrés dans la mégalopole, selon les données recueillies par le chercheur nigérian Olasunkanmi Habeeb Okunola de l'Université sud-africaine du Witwatersrand.

En 2014, l'effondrement d'une église, qui a coûté la vie à plus de 100 personnes, a été particulièrement émouvant au Nigeria.

Les effondrements à Lagos "sont directement imputables à la cupidité et à l'ignorance des promoteurs en charge de la construction", selon les résultats d'une étude de M. Okunola.

Mais il pointe aussi "le manque de contrôle" sur les chantiers, "le manque de personnel qualifié et d'équipements adéquats", ainsi que la corruption de certains agents chargés de délivrer les permis de construire.

A quelques kilomètres du gratte-ciel qui s'est effondré lundi, dont les appartements devaient être vendus pour plusieurs millions d'euros, trois ouvriers s'affairent pieds nus, sans casques, mais un gilet jaune réfléchissant sur le dos.

Sous une chaleur accablante, ils érigent le premier étage d'un immeuble de trois étages.

Agé de 23 ans, l'ingénieur en structure, en charge du chantier, avoue travailler "parfois un peu à vue". Il avoue aussi que le ciment utilisé n'est pas toujours de très bonne qualité : "mais c'est comme ça partout, chacun prend sa part".

Et si les agents des services de l'Etat passent régulièrement pour inspecter les travaux, "il y a toujours moyen de s'arranger", glisse-t-il timidement.

"Nous n'avons pas non plus de trousse de secours, des toilettes pour les ouvriers ou des chaussures fermées et les accidents sont fréquents", ajoute-t-il.

Le corps de Wale Olajide, l'un des ouvriers présents sur le chantier, en témoigne. Ses jambes, ses bras, ses mains sont parsemés de dizaines de cicatrices. Le tout pour 4 000 nairas par jour (à peine 8 euros).

"Nous n'avons pas le choix, nous faisons ce travail parce que nous ne trouvons rien d'autre", a-t-il déclaré.

Coincé depuis la chute des cours du pétrole en 2016 dans une crise économique aggravée par la pandémie de Covid-19, le Nigeria peine à offrir des emplois à ses 210 millions d'habitants.

"Il n'y a pas de travail ici, donc l'argent compte plus que la vie", explique l'ouvrier.

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